15
Oct
09

Comment… je lis… Céline

J’avais déjà entendu son nom mais un peu comme celui du Grand Méchant Loup dans les contes. C’était un personnage sulfureux. Je devais avoir quinze seize ans, j’en parlai à mon professeur de Français qui me déconseilla vivement sa lecture et m’enjoignit plutôt de m’atteler à un nième volume de la Comédie Humaine ou des Rougon-Macquart. Je commençais à en avoir ma claque de Balzac, Zola, les naturalistes… Maupassant et consorts. Le temps passa et mes lectures varièrent. C’est d’ailleurs à cette époque, que lassé de la littérature « classique », je découvris les romans policiers et plus particulièrement les romans noirs. J’y reviendrai prochainement.

Finalement, dix-huit ans passés, je m’achetai la version poche de Voyage au bout de la nuit. D’une traite serait mensonger et trois ou quatre jours assez proche de la vérité. Je compris le soufre qui émanait de cet auteur. Evidemment le style, quoique encore assez classique (mais cela je  ne le découvris que plus tard), puis la moralité assez …humaine finalement. Le sexe, un peu partout… La division du monde en deux: les riches… et les pauvres. Les mêmes misères sur tous les continents…Les saloperies… La franche rigolade. Les…, …,. La petite musique qui commençait à valser dans ma tête… Une énorme impression… Je me dis, la lecture achevée « ça y est, maintenant tu es un homme, tu as lu du Céline », une sensation assez proche de ce que je ressentis après ma première fois… n’est-ce pas Didier Goux? « Lis Céline et tu seras un homme mon fils », quelque chose de cet ordre…

Donc le choc fut assez intense… Voulant prolonger cet état, j’achetai dans la même semaine Mort à crédit (également en édition de poche). Là, je fis un rejet. La chose fut imbuvable. Je n’y arrivai pas. Les délires, les rêves, la partie fanstasmagorique des premières soixante pages me resta sur l’estomac… Puis le style était encore vraiment différent, assez éclaté. Une plongée dans un texte. De simples paragraphes… très peu d’aération… Je l’abandonnai…malgré moi…

Je relis néanmoins le Voyage au bout de la nuit.

Premier Choc

Premier Choc

Quelques années plus tard, donc, je décidai de m’y remettre…je devais avoir…23 ou 24 ans… et là, une traite serait encore un mensonge…mais deux journées pas loin de la réalité… sur une plage du Brésil, Troncoso pour ceux qui connaissent…Il faut bien se rendre compte que j’avais préféré rester sur la plage à lire mon livre plutôt que d’aller jouer au foot ou au volley avec les Brésiliennes…Et là encore, la puissance du récit, l’humour à toutes les pages, l’évolution du style…c’est vraiment là que « la petite musique célinienne » prend du volume…de l’ampleur…de la féérie…des moments que je relis avec plaisir… le phénoménal Courtial des Pereire, Géotrouverien des années d’avant guerre, la saloperie morale de tous et de toutes… puis ce passage qui sent la pisse…et les voisins… toute une épopée cette histoire…Enfin je puis dire que Mort à Crédit surpassa dans mon palmarès personnel Voyage à bout de la nuit.

Que croyez-vous que je fis-je après cette nouvelle révélation? En plein dans le mille… de passage à Sao Paulo, je me rendis à la librairie française de la ville (tenue par une charmante vieille femme, qui la tenait de son père, j’espère qu’elle existe encore) et fouillai pour Guignol’s Band que j’achetai 50R$ soit environ une vingtaine d’euro, toujours en édition de poche…

Le résultat? La même indigestion ressentie qu’à l’entame de… Mort à crédit…le même qui me fit courir acheter Guignol’s Band…à l’autre bout du monde… je laissai donc sur l’étagère quelques années…

Je relis Mort à crédit.

Rejet...puis Relecture...

Rejet...puis Relecture...

…Jusqu’à pas longtemps. Je  repris Guignol’s Band… La préface est l’acmé du genre…le reste vaut également…son pesant d’or…Le style évolue encore… on sent vraiment le changement entre les trois romans, la recherche formelle…et épurée chaque fois plus…et toujours cette musique et cette fois, vraiment explicite puisque nous avons  le mot Band dans le titre qui signifie groupe comme les « big bands » de jazz de la Nouvelle-Orléans…

Que vais-je donc faire?

Je vais attendre quelques années. Je vais relire Guignol’s Band.Et puis dans trois-quatre ans je vais acheter Féérie pour une autre fois.

Rejet...puis Lecture

Rejet...puis Lecture

J’ai donc enfin compris comment il fallait que je lise Céline. Je dois prendre les romans dans l’ordre chronologique, lire le premier. Attendre quelques années. Relire le roman. Attendre quelques années et puis passer au suivant. Ainsi aurais-je le plaisir de lire du Céline nouveau…comme le Beaujolais, jusqu’à la fin de mes jours si je vis assez vieux.

D’après mon expérience, c’est vraiment la manière dont il faut le lire. Appréhender le style. Laisser courir la petite musique…laisser mûrir la robe, laisser vieillir en fût… goûter avec parcimonie et enfin une fois la dernière lecture bien mûre, on peut passer à la prochaine récolte…

Voilà comment… je lis… Céline.

 

Cherea.

 

PS: je n’ai pas trouvé la préface de Guignol’s Band sur la toile, si quelqu’un l’a, qu’il n’hésite pas à m’envoyer le lien… sinon je vous la recopierai, j’ai des choses à dire là-dessus…


5 Responses to “Comment… je lis… Céline”


  1. 15/10/2009 à 15:25

    Mort à crédit et La trilogie (Nord surtout). Voilà mon palmarès.

  2. 15/10/2009 à 21:31

    Bon, je comptais ne pas répondre (ne pas commenter, veux-je dire). Mais puisqu’on m’interpelle…

    Je ne suis pas un célinien, et ne le serai jamais, je pense. Le Voyage, oui, d’accord. Mort à crédit ? Oui, encore d’accord. Mais je continuerai toujours à mettre Balzac au-dessus de tout, et surtout au-dessus de Céline (très au-dessus). En vérité, je vous le dis (mais j’ai peut-être tort) : Céline M’EMMERDE.

    Alors que Balzac me ravit…

  3. 3 cherea
    16/10/2009 à 13:43

    Cher Didier,

    je n’ai rien contre Balzac…au contraire c’est un immense auteur dans tous les sens du terme et j’ai toujours en tête ce qu’il a écrit dans sa préface à la Comédie humaine, « faire concurrence à l’Etat civil », je trouve que cette phrase décrit parfaitement l’ambition du romancier. Cependant, Céline reste à part pour moi, ni au-dessus ou au-dessous, à part, un peu comme l’albatros de Baudelaire… vous ne faites pas partie du club, pas de souci, j’en suis…

    Cordialement

  4. 03/11/2009 à 15:42

    Mort a credit livre anthropologique et historique, très balzacien finalement qui permet de comprendre la France de 1910, comprendre combien les gens étaient pauvres, bosseurs et fermaient leurs gueules, combien ils étaient 100 fois plus méritants que la moyenne d’aujourd’hui. Servi par un style incomparable, évoquant l’enfance avec en filigrane la morale grecque antique dont Céline était complètement imprégné (le bouquin se termine la nuit qui précède son engagement chez les cuirassiers, il fait la le pas vers l’age adulte comme à Athènes ou Sparte).
    Le type au-dessus te donne un lien pour les horribles et fameux pamphlets… dans bagatelle le passage sur yves gandon est tres marrant, celui sur les délégués aussi.

    Celine n’a jamais eu le Goncourt… et c’est peut etre tant mieux comme ca a la lecture du torchon qui a recu la palme hier


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